Association des MBA du Québec - Allocution de Sophie Brochu

11 Mars 2015 - Allocutions

Notes pour une allocution de Mme Sophie Brochu
Présidente et chef de la direction de Gaz Métro
Lors d’une conférence devant l’Association des MBA du Québec

Montréal, le 11 mars 2015

Monsieur le Président,
Distingués invités,
Mesdames, Messieurs,

C’est un plaisir de vous revoir et un privilège de vous voir nombreux. Merci d’être là. Et merci à votre association de favoriser la discussion sur des questions d’importance pour l’avenir du Québec et, comme aujourd’hui, du Canada tout entier.

L’énergie, le sang de notre économie, en fait certainement partie.

Je suis d’avis que le Canada est à un carrefour important de son histoire. Plus important qu'il n’y parait. Et que la question énergétique porte en elle le pouvoir de nous diviser ou de nous rallier autour d’un projet commun.

C’est bien évidemment cette dernière perspective qui m’inspire. Mais je constate, comme vous, que depuis plusieurs années, les grands projets énergétiques canadiens ont été porteurs de confrontation.

Le cas le plus récent est celui du projet Énergie Est, proposé par TransCanada lequel vise à transporter du pétrole brut depuis l’Ouest canadien jusqu’à la côte Est du pays.

Ce projet, dont on peut entrevoir certains mérites, est malheureusement mal parti. Tant et si bien que les distributeurs de gaz naturel du Québec et de l’Ontario n’ont eu d’autres choix que d’exprimer publiquement leurs réserves quant à une portion de ce projet. J’y reviendrai un peu plus tard.

Le problème auquel nous sommes collectivement confrontés est plus large que les projets pris isolément. Ce problème est sérieux et mérite qu’on s’y attarde. Northern Gateway, Énergie Est et les autres ne sont que des exemples des dérives qui peuvent survenir dans un pays qui n’a pas de vision énergétique globale.

Car le Canada, puissance énergétique mondiale, n’a pas de politique énergétique nationale.

Au pays, l’énergie est de juridiction provinciale.  Ce n’est pas un problème en soit.  Le problème, c’est que les provinces se soient quasi systématiquement abstenues de discuter d’énergie entre elles. Comme si le fait de discuter avec notre voisin de ce qui se passe dans la rue allait brimer notre intimité. 

Cette absence de communication qui prévaut depuis des décennies nous empêche aujourd’hui d’aller de l’avant, de manière ordonnée, avec de grands projets d’infrastructures qui sont pourtant au cœur de notre développement. Et elle explique en bonne partie le fait que nous n’ayons pas de plan commun en matière d’environnement.

Aujourd’hui, je vous propose un bref retour en arrière pour comprendre comment nous en sommes arrivés là, mais aussi une piste de solutions pour nous sortir de ce bourbier.

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En 1980, le gouvernement canadien a mis sur pied le Programme Énergétique National.  Introduit après les crises énergétiques des années 70, le PEN visait notamment à favoriser les bas prix du pétrole et à garder les prix du pétrole albertain sous les prix du marché mondial.   L’Alberta avait la très nette impression de subventionner le développement industriel des provinces de l’Est. Quelques années plus tard, la chute des cours mondiaux du pétrole rendait caducs les objectifs du PEN. Il  fut abandonné en 1984.   Mais il laissa derrière lui des blessures profondes.

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On fait un saut. Nous voici en 1997.

C’est à ce moment que j’ai joint Gaz Métro et les rangs d’une mission de Québécois et d’Ontariens qui souhaitaient raccorder le marché du centre canadien aux nouvelles réserves gazières que s’apprêtait à valoriser la Nouvelle-Écosse.  Le fameux gisement de l’ile de Sable.

C’est Exxon Mobile qui en avait pour ainsi dire le contrôle. Le géant américain voulait acheminer le gaz naturel de la Nouvelle-Écosse vers le marché de la Nouvelle-Angleterre afin d’y produire de l’électricité.

De notre côté, nous étions prêts à payer le prix de marché pour ce gaz naturel et à construire un gazoduc entre le gisement de Sable Island et le centre canadien. Ceci aurait aussi permis au gaz naturel de la Nouvelle-Écosse de transiter jusqu’à Boston, via un autre gazoduc que nous étions à construire entre Montréal et le Massachussetts.

1997, c’était tout juste avant l’arrivée d’internet. Je me souviens très bien avoir téléphoné à Ottawa pour obtenir copie de la politique énergétique canadienne en vigueur, question de nous appuyer sur du solide.

Silence au bout du fil.

« Il n’y a pas de politique énergétique canadienne » m’a-t-on répondu en brandissant l’épouvantail de l’échec du programme énergétique national.

J’étais estomaquée.

15 ans après la mort du PEN nous étions encore hantés par nos démons.  Notre approche nationale se résumait dorénavant à quatre mots: « Let the market decide ».

Et c’est comme ça que le centre canadien n’a jamais eu accès aux réserves de Sable Island.

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On fait un autre saut dans le temps. 2007.

Les producteurs de pétrole de l’Ouest canadien mettent le pied sur l’accélérateur du développement des sables bitumineux. La soif des Américains pour l’énergie canadienne est insatiable.  C’était avant la crise financière. Et c’était avant la facturation hydraulique et l’émergence des ressources de shale.

Contrairement à ce que certains croient, les producteurs canadiens étaient, et sont toujours, très conscients des enjeux environnementaux associés à leurs activités.

En 2007 donc, je me retrouve sur un panel, à Calgary, qui discute de ce que pourraient faire les producteurs pour que tous les Canadiens comprennent bien leurs objectifs économiques et les « efforts » qu’ils consentent pour mitiger l’impact environnemental de leurs opérations.

Dans la salle, des régulateurs de partout au Canada, des universitaires et des producteurs de l’Ouest canadien.
Mon tour venu, j’exprime l’idée qu’au fil des ans, le Canada était devenu « un patch work » de commerces énergétiques provinciaux, essentiellement orientés du nord vers le sud. C’est vrai pour l’électricité, pour le pétrole et pour le gaz naturel.
Que chaque province cherche à valoriser au mieux les ressources énergétiques dont elle est dotée, cela tombe sous le sens. 
Mais j’étais d’avis, comme je le suis encore aujourd’hui, qu’en l’absence d’une discussion large entre Canadiens sur nos ambitions respectives, chaque province ne peut s’attendre à gagner aisément l’adhésion de la population des autres pour y donner vie. Même que tôt ou tard, on court le risque d’entrer en collision.

Mes propos ont reçu un accueil glacial de plusieurs personnes dans la salle qui portaient encore, 25 ans plus tard, les cicatrices du fameux PEN. 

Je suis rentrée chez moi avec l’impression d’avoir demandé à des grands brûlés de danser autour d’un feu de camp.
C’est important de réaliser la lourdeur du boulet qu’on traîne en matière d’énergie au Canada : des décennies de silence, un manque de leadership politique et chaque province qui fait ses affaires dans son coin.

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Faisons le bond jusqu’à aujourd’hui.

Nos voisins américains ont découvert des quantités colossales de gaz naturel. Tellement de gaz naturel qu’ils sont devenus premiers producteurs mondiaux en l’espace de quelques années.

Mais ce n’est pas tout. Essor fulgurant également de la production américaine de pétrole de shale.  Plusieurs observateurs croient même que les Américains pourraient techniquement se priver d’importation de brut à l’horizon 2030.

Dans l’Ouest canadien, le plan d’affaire des producteurs vole en éclats. Le plan, c’était une augmentation massive de la production de pétrole qui était pratiquement entièrement destinée au sud de notre frontière.

Tout à coup, l’appétit des Américains pour notre énergie est moins grand. 

Tout à coup, le projet KeyStone est chambranlant.

Tout à coup, l’Amérique se découvre une géopolitique de l’énergie… et par le fait même, le Canada aussi.

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Dans un grand énervement que l’on peut comprendre, les producteurs de l’Ouest et leurs partenaires dessinent des projets pour trouver de nouveaux débouchés au pétrole canadien.

Des projets qui doivent se frayer un chemin à travers le pays, sans le bénéfice de pouvoir s’appuyer sur une vision énergétique partagée par les provinces.

L’état d’impréparation du Canada devant le bouleversement du secteur énergétique nord-américain est tel, qu’on voit émerger dans la précipitation des projets parfois mal ficelés et qui se mettent en branle sans que de réelles discussions publiques préalables n’aient eu lieues.

Ce que l’on voit se résume à un communiqué de presse d’une compagnie qui annonce son projet, une déclaration de ministre dans un corridor, une manifestation d’environnementalistes dans un champ et le dépôt d’une poursuite dans un palais de justice.

Welcome to Canada.

C’est navrant mais en l’absence d’une vision énergétique large, et après un vide communicationnel de près de trois décennies, ce n’est pas surprenant.

C’est dans ce contexte que nous arrive Énergie Est.

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Dans les années 50, TransCanada Pipelines a mis en place un réseau de gazoducs pour transporter du gaz naturel depuis les champs de production de l’Alberta jusqu’au Québec.

Au fil des ans, pour toutes sortes de raisons qu’il serait trop long à expliquer ce midi, il s’est développé une double réalité physique sur ce réseau : un excédent de capacité de transport entre l’Alberta et l’Ontario et une congestion de la capacité à partir de l’Ontario vers l’Est. 

TransCanada s’est dit : on va se servir de la capacité excédentaire de notre réseau pour transporter du pétrole brut, l’idée étant ensuite de construire un nouvel oléoduc pour rejoindre St-John au Nouveau-Brunswick. Et de là, de l’embarquer sur des bateaux.

Lorsque TCPL a évoqué cette idée, les distributeurs gaziers du Québec et de l’Ontario étaient loin de s’y opposer.
Tant mieux si les producteurs de pétrole peuvent accéder à une infrastructure de transport à une fraction de ce qu’il en coûterait pour la mise en place d’un nouvel oléoduc entre l’Alberta et l’Ontario.

Mais quand l’intention est devenue un projet, avec des cartes et des chiffres, les bras nous sont tombés.

Car TransCanada propose également d’utiliser en sol ontarien des installations qui sont complètement nécessaires à l’approvisionnement des consommateurs de gaz naturel du Québec et de l’Est de l’Ontario.

Pendant les mois d’hiver, comme ceux que nous venons tout juste de traverser, ces installations gazières sont utilisées à pleine capacité pour servir nos écoles, nos hôpitaux, nos entreprises et nos industries.  Cette capacité est si critique par temps froids que les consommateurs gaziers du Québec et de l'Ontario se sont engagés à en assumer les frais à l'année longue.

TCPL nous dit : « Ne vous en faites pas, nous allons remplacer les installations que nous cédons aux pétrolières avec de nouvelles installations flambant neuves ». 

Là où le bât blesse, c’est que ces installations flambant neuves n’auront que 50% de la capacité de celle dont ils veulent priver les consommateurs gaziers du Québec et de l’Ontario. Et que ces installations vont coûter cher. Très cher.
Longue histoire courte : Si le projet Énergie-Est allait de l’avant tel que proposé, le prix du gaz naturel livré au Québec et dans l’Est de l’Ontario serait plus élevé. Et en période de pointe hivernale, plusieurs des grands consommateurs industriel et commercial  devraient se tourner vers le mazout, un combustible plus émissif et plus coûteux. Ça serait un non-sens économique et environnemental.

On ne cherche pas nuire au projet Énergie Est. Mais vous comprendrez que nous n’accepterons pas que nos clients se fassent bousculer.

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Vous aurez compris de tout ce qui précède qu’il est grand temps que ce pays se donne une vision énergétique globale pour éviter des écueils pareils.

Ce que je propose diffère fondamentalement de ce qui a prévalu au début des années 80.

Je préconise une approche « bottom up », émanant des provinces plutôt que « top down », émanant du gouvernent fédéral.
Parce qu’au bout du compte, ce sont des provinces qui souhaitent valoriser leur énergie et plusieurs autres qui doivent accueillir ces infrastructures.  Ce sont les provinces qui doivent convaincre leurs populations respectives des mérites de ces projets, rassurer les concitoyens quant à la sécurité des opérations, former les pompiers volontaires dans les centaines de villages que les infrastructures traverseront et j’en passe.

Et contrairement aux années 80, je ne vise pas du tout le contrôle des prix de l’énergie mais plutôt à établir les conditions gagnantes afin d’obtenir un large appui au déploiement des grandes infrastructures énergétiques.

Pour y arriver, ce que je propose, c’est le jeu de base. Celui-là même que nous avons ignoré pendant tant d’années.
C’est d’abord et avant tout d’établir un dialogue.  Un dialogue entre les provinces et les territoires.

Un partage de nos ambitions respectives et des moyens que nous envisageons pour les réaliser. L’objectif ici étant d’abord de se comprendre entre nous et de se donner une vision globale et pluriannuelle, plutôt que de réagir à la pièce, projet par projet.

Et de là, de commencer à établir un plan commun. À établir quelles seraient les conditions gagnantes afin d’obtenir un appui pancanadien au déploiement de grandes infrastructures énergétiques.

Ce qui nous amènera inévitablement à l’établissement de cibles environnementales pour chaque province.

J’en suis venue à la conclusion que la recherche d’une cible environnementale commune, applicable d’un bout à l’autre du pays, est impraticable.  Que le gouvernement fédéral n’y arrivera jamais.

Cela dit, je crois que dans le cadre d’un dialogue provincial sur les conditions requises au déploiement des grandes infrastructures énergétiques, les provinces seront en mesure de convenir d’objectifs à géométrie variable, fonction de leur point de départ respectif.

Il y a lumière au bout du tunnel.

A la fin de l’été, à Charlottetown, les premiers ministres des provinces et des territoires ont remis sur les rails le projet d’une stratégie canadienne de l’énergie.

Cette initiative, on la doit à la première ministre de l’Ontario, Madame Wynne, et au premier ministre du Québec, Monsieur Couillard.

Il faut saluer ce leadership provincial naissant.

Mais il faut aussi être réaliste.

On ne pourra reconstruire en quelques mois ce que l’on a négligé pendant 30 ans. Cela prendra du temps.

Mais ce grand chantier, à mon avis, est absolument nécessaire.

À défaut, on continuera à laisser à des entreprises privées le soin d’établir ce qui est dans l’intérêt public.

À mon avis, notre pays et nos concitoyens méritent mieux.

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