La force du dialogue - Allocution de Sophie Brochu

24 Octobre 2007 - Allocutions

Sophie Brochu, Présidente et chef de la direction, Gaz Métro

Discours prononcé devant l'Association des MBA du Québec, à Montréal.
Le mercredi 24 octobre 2007.
(Seule la version prononcée fait foi)

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Monsieur le président de l’association des MBA,
Madame la présidente du conseil de l’association des MBA,
Distingués invités de la table d'honneur,
Mesdames et messieurs,

Bonjour!

C'est un véritable plaisir pour moi d'être ici. Pour tout vous dire, l'invitation de votre association m'a rappelé plusieurs souvenirs et même plongée dans un sentiment de culpabilité profond. Au fil des ans,  j'ai en effet côtoyé plusieurs brillants collègues qui ont fait le choix courageux, pour ne pas dire téméraire,  de se lancer à la conquête du titre de MBA en menant, en parallèle, des carrières déjà très exigeantes. Tous ceux et celles qui ont fait le saut autour de moi y ont sacrifié d'innombrables soirées, des week end, voire des étés complets. Certains ont même failli y laisser leurs couples. En me présentant à vous aujourd'hui, simple économiste, j'ai l'impression que la cigale ne fait pas le poids devant tant de fourmis…
Blague à part, j'ai été agréablement surprise, et touchée, lorsque votre association m'a lancé l'invitation de venir partager avec vous certaines de mes réflexions quant à l'évolution de notre société et quant au rôle que nos entreprises sont appelées à y jouer. 

Je vais commencer par planter le décor en discutant d'un changement de fonds de notre société. Je vais poursuivre en partageant avec vous l'expérience de Gaz Métro à l'égard de ce changement de fonds, comment tout cela en est venu à changer notre modèle d'affaire et le code génétique de nos valeurs.

Comme on le sait, au cours des dernières années, l'attention des dirigeants d'entreprises a été particulièrement sollicitée par les défis économiques qui découlent de la globalisation, de la mondialisation et du soi-disant aplatissement du monde.  Ces questions, aussi fondamentales soient elles, ont par ailleurs occulté l'émergence d'un phénomène tout aussi puissant, tout aussi porteur de chamboulements, de défis et d'opportunités. Il s'agit de l'avènement d'un capitalisme carbon-conscious ou "préoccupé par son empreinte de carbone", à défaut d'une meilleure traduction. 

Au Québec, probablement plus qu'ailleurs au Canada, la préoccupation de nos concitoyens pour le développement durable et la préservation de l'environnement s'est développée très rapidement. Grâce à la ténacité de scientifiques issus de tous les coins du globe, appuyés de quelques engagés que l'on traitait il n'y a pas si longtemps de "fumeux de pot", le Québec a joint le groupe des nations préoccupées par l'impact des activités humaines sur la pérennité de notre planète et le rang de celles qui ont décidé d'y voir.

Mine de rien, une transformation significative s'opère au Québec: nous sommes en effet en train d'assimiler dans notre inconscient collectif le fait que les gestes posés ici ont des répercussions ailleurs, et vice-versa.

De la même manière que le train de la mondialisation nous a frappé, une meilleure compréhension des enjeux liés aux GES nous jette en plein visage le fait que le Québec n'est pas une île et que nous faisons bel et bien partie d'une communauté planétaire.

Chose fascinante quand on y regarde de près, on constate que cet éveil environnemental fait naître à son tour un sentiment que l'on n’avait pas perçu depuis longtemps au Québec, à savoir le désir de transcender notre état de simple consommateur pour s'élever, s'élever à celui de citoyen.

À mon sens, il en va pour les entreprises comme pour les individus. L'entreprise de demain sera citoyenne; à défaut de quoi elle sera marginalisée.

L'entreprise idéale de demain aspirera, tout comme aujourd'hui, à maintenir l'équilibre tant recherché entre la satisfaction de ses actionnaires, de ses clients et de ses employés. Mais ce ne sera plus suffisant. Elle devra, aussi, se mériter la confiance de la société.

Pour l'heure, cela se traduit par la nécessité pour l'entreprise de se développer de manière sensible et intelligente par rapport aux considérations environnementales. Avec le temps, l'entreprise devra aussi se préoccuper d'autres considérations auxquelles je reviendrai au moment de ma conclusion.

En matière environnementale, le premier pas à franchir est certainement celui de la lucidité - M. Bouchard je vous vois opiner de la tête! - et de la transparence, lequel force à son tour celui de la mesure. Ne dit-on pas qu’en affaires, ce qu'on ne mesure pas ne s'améliore pas?

Au moment où l'on s'interroge de plus en plus sur les actions déployées par les entreprises pour gérer les enjeux d'émissions de GES, une initiative significative est née en Europe il y a maintenant quatre ans.  Une initiative dont la portée se répand à travers le monde à la vitesse d'un clic Internet.

Il s'agit du Carbon Disclosure Project mis de l'avant par de grands fonds d'investissement et par des fonds de pension désireux de faciliter le dialogue entre les entreprises et les investisseurs en matière de changements climatiques.

Grâce à un programme annuel de divulgation d'information corporative,  ces investisseurs, dont les rangs ne cessent de grossir, se sont regroupés pour demander aux grandes sociétés cotées en bourse à travers le monde de déclarer volontairement leur empreinte de carbone. De révéler, dans un rapport exhaustif et rigoureux, leurs objectifs de réduction de GES, les moyens déployés pour y arriver, les résultats atteints. Ces investisseurs, vous l'aurez compris, cherchent à identifier et à calibrer tant les risques que les opportunités qui découlent d'un capitalisme conscient de l'environnement. 

Même si pour l’instant ce type de démarche est laissé à des initiatives volontaires, j’ai l’intime conviction que nos entreprises, quels qu'en soient la taille ou le secteur d'activité, devront plus tôt que tard faire face à ce type de processus. Alors comme dit l'adage, tant qu'à devoir se mettre à nu, aussi bien se mettre en forme!

Le Carbon Disclosure Project s'est déployé au Canada l'an dernier. Et c'est avec beaucoup de fierté que j'ai appris, il y a quelques jours, que Gaz Métro a été reconnue par cet organisme pour ses efforts de transparence en la matière. Nous avons été reconnus aux côtés de quinze autres entreprises canadiennes qui se sont démarquées  parmi les 200 sollicitées.

Pour Gaz Métro, la décision de déclarer son empreinte de carbone sans y être obligée s'inscrit dans la continuité d'un processus d'affaires. Un processus d'amélioration environnementale initié il y maintenant plus d'une dizaine d'années au cours desquelles l'entreprise et son modèle d'affaire se sont  littéralement métamorphosés. Laissez moi vous expliquer comment.

Pour toutes les entreprises énergétiques, le Sommet de Rio en 1992 a été un événement marquant.  C'est à ce moment que le concept du développement durable y a été introduit.  C'est également à cette occasion qu'a été lancée la Convention cadre des Nations Unies sur les changements climatiques, laquelle devait accoucher plus tard du fameux protocole de Kyoto.

Au milieu des années '90, il était tentant de faire comme si rien n'avait changé, d'attendre de voir plus clair. Malgré tout, quatre ans avant la signature du protocole de Kyoto, Gaz Métro a choisi d'agir en s'attaquant à ses propres émissions et en s'engageant volontairement à les réduire. J'en profite d’ailleurs pour saluer l'esprit visionnaire de mon prédécesseur, Robert Tessier, qui a amené notre entreprise à considérer l'enjeu des GES non pas comme un obstacle, mais comme une opportunité.

À ce jour, notre plan volontaire a généré des réductions de 28% par rapport aux niveaux enregistrés en 1990
Pour y arriver, nous avons établi un plan d'action, revu chacune de nos procédures d'exploitation, priorisé, fait preuve de créativité et consenti les investissements requis à l'amélioration de notre performance environnementale.

Nous avons investi 45 millions de dollars pour remplacer par des matériaux modernes les tronçons les plus âgés de notre réseau, construits en fonte, et qui étaient sous performants au plan environnemental.  Le réseau de Gaz Métro est aujourd'hui considéré comme l'un des plus modernes en Amérique du nord.

Des gens de chez nous, des techniciens qui travaillent quotidiennement à entretenir le réseau, ont inventé un "brûleur portatif" qui nous permet, contrairement à ce qui se fait souvent ailleurs,  de brûler le gaz naturel plutôt que de le relâcher directement à l'air libre lorsqu'on effectue des travaux sur nos infrastructures. 

Comme vous le savez, Gaz Métro opère  une flotte importante de véhicules. Nous avons mis en place une série de mesures qui limitent l'utilisation des moteurs pour actionner certains de nos équipements de travail.

Chaque conducteur de véhicules corporatifs, lourd ou léger, est sensibilisé à l'importance de ne pas faire tourner inutilement son moteur au ralenti, une statistique que nous sommes en mesure de suivre, et de gérer, à distance.

Depuis quelques mois, les voitures acquises par les cadres de direction de Gaz Métro doivent rencontrer des critères spécifiques en matière de consommation d'essence, des critères qui seront revus régulièrement au fur et à mesure que les fabricants d'automobiles mettront sur le marché des technologies de plus en plus performantes.

Au bout du compte, ce sont des centaines de gestes, petits et grands, qui ont fait la différence. Vous aurez compris que sans l'adhésion pleine et entière des employés de Gaz Métro, jamais l'entreprise n'aurait atteint ses objectifs environnementaux.

Le prolongement naturel de notre démarche interne fût ensuite de rayonner chez nos clients qui sont, par définition, des consommateurs d'énergie et donc des émetteurs de GES. En 2000, bien avant que ce ne fût à la mode ou politiquement attrayant, Gaz Métro a été le premier distributeur d'énergie au Québec à mettre en place un plan global d'efficacité énergétique pour aider ses clients à consommer mieux, et à consommer moins.

On peut se demander comment un fournisseur d'énergie trouve son compte à réduire la consommation d'un bien dont il tire son profit. Je vous répondrai qu'il en allait de notre crédibilité. 

Au fil du temps, la roue du changement a continué à tourner. Nos efforts de promotion et d'implantation de mesures d'efficacité énergétique chez nos clients nous ont permis de nous rapprocher de plusieurs groupes de la société civile avec lesquels nous n'étions pas jusque là en contact de façon naturelle. C'est ainsi que nous en sommes venus à mieux comprendre les  positions défendues par les groupes environnementaux. Puis nous en sommes venus à rêver. Rêver de capitaliser sur nos points de convergence plutôt que de se camper dans le coin retiré de nos jusqu'auboutismes respectifs. 

De concert avec plusieurs environnementalistes mais aussi avec toute une pléiade de groupes représentant les intérêts des consommateurs résidentiels, commerciaux, institutionnels et industriels, nous avons proposé, tous ensemble, à la Régie de l'énergie ni plus ni moins qu'un nouveau modèle d'affaires pour Gaz Métro.  Un modèle unique, même si je sais que tous les pdg disent la même chose à propos de leurs propres entreprises!  Je m'explique.

Le modèle traditionnel pour une entreprise réglementée consiste à tenir des débats dits contradictoires devant son organisme de réglementation; la Régie de l'énergie en l'occurrence. Cela se fait généralement en audiences publiques dans un encadrement formel, où les parties s’affrontent sur des positions bien définies. Le contexte est plutôt conflictuel et ressemble usuellement à une série de monologues par avocats interposés. Le distributeur réglementé dresse la longue liste de ses coûts, dont le rendement espéré sur l'avoir propre de ses actionnaires; les divers intervenants font valoir leurs intérêts respectifs et souvent divergents. À la fin de la journée, la Régie tranche et, plus souvent qu'autrement, personne n'est vraiment satisfait.

La Régie de l'énergie en est bien consciente et c'est pour cela qu'elle a présidé, et c'est tout à son honneur, à l’émergence d'une nouvelle façon de faire, un nouveau modèle de collaboration entre Gaz Métro et les représentants des divers groupes d'intérêt avec qui nous faisons affaires.

Première étape du processus de collaboration : sortir tout le monde du tribunal administratif et se réunir à l'abri des avocats. Deuxième étape : jouer cartes sur tables. Vous avouerais-je que d'entrée de jeu, qu'il n’était pas évident de concilier des positions en apparence contradictoires. En simplifiant beaucoup et en généralisant, on peut dire que de prime abord la position des clients était de voir baisser les tarifs de distribution. Celle des environnementalistes était au contraire de les augmenter. À travers tout cela, Gaz Métro souhaitait être récompensée financièrement pour l'amélioration de sa performance opérationnelle et commerciale.

À force de dialogue, la transparence s'est graduellement installée et le  processus de collaboration, a permis d’aller au-delà des positions traditionnelles,  d’identifier les véritables intérêts de chacun : l’intérêt des clients n’était pas tellement  de baisser les tarifs unitaires de distribution mais surtout de réduire leur facture globale. Celui des environnementalistes était non pas d’augmenter les tarifs, mais bien de réduire la consommation. Vu sous cet angle, les intérêts des clients et des environnementalistes sont les mêmes et il devenait plus facile de trouver une solution satisfaisante pour tous.

C’est ainsi que les environnementalistes ont accepté de mettre en place des mesures récompensant financièrement Gaz Métro pour la réduction de ses coûts, donc de ses tarifs, pour autant qu’une partie des gains soient consacrées à l’efficacité énergétique. Quant aux clients, l’efficacité énergétique ainsi promue contribue autant que des baisses tarifaires à réduire leur consommation, donc leur facture globale, ce qui constitue leur principal intérêt. De son côté, Gaz Métro est dorénavant récompensée financièrement tant pour une saine gestion de ses coûts que pour l'atteinte des cibles de réduction de consommation chez ses clients.

En place depuis 2001, ce modus operandi a subi avec succès le test du temps qui passe et des contextes changeants. Il fait l'envie de tous les distributeurs gaziers canadiens, et demeure à ce jour une des plus grandes réalisations pour un organisme réglementaire.

Comme nouvelle dirigeante, je tire de ce parcours quelques enseignements très précieux. Tout d'abord, que les femmes et les hommes qui travaillent pour une entreprise se sentent personnellement interpellés et valorisés lorsqu'un un idéal citoyen leur est présenté. Ils sont les premiers à se dépasser pour permettre à l'entreprise de s'en approcher. 

Deuxièmement, qu'il faut se parler. La plupart des groupes de pression ne demandent pas l'impossible et la plupart des entreprises veulent s'améliorer.  J'ai l'intime conviction que la majorité de nos concitoyens sont prêts à accepter certains arbitrages inhérents à la réalité économique et industrielle si l’on peut leur offrir certaines indications, voir des assurances, quant au fait que des gains environnementaux seront au rendez-vous. 

Je retiens également que la prise en charge par une entreprise de son empreinte de carbone est une pierre d'assise nécessaire à l'établissement d'un climat de confiance avec la société civile.  Une initiative comme le Carbon Disclosure Project m'amène à croire que la capacité d'une entreprise à  gérer adéquatement son empreinte de carbone deviendra, sous peu, un vecteur d'analyse conventionnel pour un investisseur, tout comme l'est la valeur actualisée des flux de trésorerie.

En terminant, je vous dirais que le temps n'est pas loin où la responsabilité citoyenne d'une entreprise se mesurera également par sa capacité à interagir avec le milieu dans lequel elle s'inscrit.

Quand on dirige une entreprise dont le siège social se situe dans le quartier Centre Sud, on revient assez rapidement à l'essentiel.

Le quartier où vit Gaz Métro est l'un des plus pauvres au Canada. Le revenu par famille y est de 38% inférieur à ce que l'on observe ailleurs à Montréal. Une personne sur deux  vit sous le seuil de la pauvreté. 41% des jeunes de 15 -24 ans ne fréquentent plus l'école. On y meurt plus jeunes qu'au centre ville.  

Pour les femmes et les hommes de Gaz Métro, cette situation n'est tout simplement pas acceptable. L'entreprise et son personnel s'investissent de différentes manières et ce, depuis plusieurs années pour y soulager une souffrance que l’on ne s’attendrait pas à retrouver en plein cœur de Montréal.

Quiconque s'attarde à la paupérisation de certains pays ou encore à la polarisation de la richesse à l'intérieur d'un pays même, d'une ville même, se dit que doit naître, à l'échelle planétaire, un mouvement d'entreprises citoyennes préoccupées par le devenir des sociétés dans lesquelles elles évoluent.

Demain, les investisseurs vont vouloir s'en assurer, tout comme ils sont de plus en plus nombreux à choisir de confier leurs deniers aux dirigeants conscients des impacts de leurs décisions sur l'environnement. Seulement alors pourrons nous vraiment parler de développement durable.

Je vous remercie encore bien sincèrement de votre invitation et de votre attention.

Au plaisir !

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