Perspective d'avenir pour le développement énergétique du Québec - Allocution de Sophie Brochu

28 Mars 2008 - Allocutions

Perspective d'avenir pour le développement énergétique du Québec

Allocution prononcée par Sophie Brochu
Présidente et chef de la direction, Gaz Métro
Chambre de commerce de Lévis
Québec, 27 février 2008

(Seule la version prononcée fait foi)

M. le président de la Chambre de commerce,
Distingués invités de la table d'honneur,
Mesdames et messieurs,

Bonsoir tout le monde!

Il me fait extrêmement plaisir d'être ici ce soir pour partager avec vous quelques idées sur "le monde merveilleux de l'énergie". Un sujet fascinant, qui soulève bien des passions, mais qui requiert pourtant, au moment des grandes décisions collectives, le recul du pragmatisme pour éviter les écueils. Cela est d'autant plus important que les contours et la nature même des écueils potentiels ne cessent de changer, au gré des mouvances économiques, sociales et géostratégiques de notre planète.

Par le passé, les politiques énergétiques des sociétés industrialisées ont été largement dictées par le prix des hydrocarbures. C'est ainsi, par exemple, que dans la foulée de l'augmentation des prix du pétrole brut au début des années 70, la France s'est donnée un programme nucléaire ambitieux qu'elle a mené avec détermination et succès. C'est également à ce moment que le Québec a pleinement valorisé son patrimoine hydroélectrique avec les résultats que l'on connaît. Suite au deuxième choc pétrolier à la fin des années '70, le Québec a également choisi de déployer, au-delà de la région de Montréal, de grandes infrastructures de transport et de distribution de gaz naturel afin de diversifier son portefeuille énergétique. D'en favoriser la compétitivité et la sécurité des approvisionnements.

A mon sens, la planète fait face aujourd'hui à un autre grand rendez-vous avec l'énergie, mais pour des considérations plus larges que strictement économiques, quoique celles-ci soient toujours de mise. Le Québec ne fait pas exception.
Pour illustrer ma pensée, je vais aborder 3 questions que l’on me pose souvent depuis que je suis à la barre de Gaz Métro.
Premièrement: est-ce que l’on vit actuellement une autre crise énergétique à l’échelle mondiale ?

Deuxièmement: 30 ans après le déploiement de notre réseau gazier, quel est le rôle du gaz naturel au Québec ?
Ce qui m’amènera à aborder une troisième question qui y est intimement liée: a-t-on absolument besoin d’un port méthanier chez nous ?

Pour répondre à la première question, plantons d'abord le décor. Au cours de la période comprise entre 2001 et 2006, la croissance économique mondiale a enregistré sa plus forte progression depuis les années 60. Comme on le sait, cette croissance s'est révélée à géométrie variable sur la planète. Les pays émergents, la Chine en tête, ont connu une progression fulgurante alors que les pays de l'OCDE enregistraient pour leur part une croissance économique plus modeste que par les années précédentes; mais croissance tout de même.

On ne doit donc pas se surprendre du fait que la consommation d'énergie se soit globalement accrue au cours de la même période. Ni qu'elle se soit révélée particulièrement vigoureuse chez les pays émergents dont l'intensité énergétique des économies, à l'aube de leur industrialisation, est plus grande que les pays de l'OCDE où le secteur des services, moins énergivore, y est plus important.

Cette poussée de la demande a fait doubler le prix du pétrole brut. Des facteurs fondamentaux portent à croire que l'équilibre de l'offre et de la demande de brut à l'échelle mondiale demeurera serré à moyen terme. Parmi ceux-ci, on note le fait que la demande mondiale de pétrole est aujourd'hui tirée par les besoins de transport, par l'essence, le diesel; pour lesquels il n'existe toujours pas d'alternatives massives à court terme quoique, certaines comme le biodiésel, sont à se développer.

Cette situation diffère passablement de celle observée durant les années 70. On se souviendra que la demande de pétrole était alors stimulée par la production d'électricité à partir de mazout lourd, pour laquelle il existait des options. Des options qui se sont développées, comme je le disais plus tôt; le nucléaire, l'hydro-électricité. C'est ce qui avait éventuellement mené à une contraction de la demande de pétrole brut et au repli de ses cours.

Personnellement, je crois que le paradigme énergétique a considérablement changé. Le plus grand défi de la communauté mondiale en matière énergétique ne réside pas dans la fermeté des prix ou dans la pérennité des réserves, quoi qu'il s'agisse-là d'enjeux dont on doit tenir compte.

Le grand défi réside dans notre obligation de rendre l'énergie accessible à un nombre croissant d'habitants sur la planète et à le faire tout en freinant, puis en renversant le plus vite possible, les émissions de gaz à effet de serre.

Les implications de ce dilemme sont colossales. À elle seule, la Chine explique 46% de toute la croissance de la demande énergétique mondiale constatée entre 2001 et 2006. Les trois quarts de ces besoins additionnels ont été comblés par le recours au charbon hautement polluant, dont la Chine est elle-même un grand producteur mondial. Et ce n'est pas fini.
À l'heure où l'on se parle, 2 milliards de personnes, le tiers de l'humanité, n'ont pas encore accès à l'électricité. L'Agence internationale de l'énergie s'attend à ce que la demande mondiale d'électricité passe du simple au double d'ici 20 ans pour permettre une partie de ce rattrapage. La Chine – encore elle!- prévoit installer, en un temps record de 8 ans, 800 000 nouveaux mégawatts d'électricité. C'est 22 fois la puissance installée au Québec; à peu près l'équivalent d'un nouveau Manic-5 à chaque semaine. La différence entre les deux situations est toutefois de taille : les nouvelles centrales chinoises fonctionneront principalement au charbon et produiront beaucoup, beaucoup de gaz à effet de serre et de pollution atmosphérique.

À la question: "vivons-nous une crise énergétique mondiale?" je réponds oui, d'autant que celle-ci adopte un nouveau visage. Alors que dans le passé nous vivions des crises de l'offre, celle qui se présente à nous en est une de la demande. Et en tant que consommateurs d'énergie, nous en sommes tous responsables, que l'on soit Chinois ou Québécois.

Prenons maintenant quelques instants pour analyser ce qui se passe chez nous.
Nous, Québécois, comptons parmi les plus grands énergivores per capita du monde. Nous consommons 2 fois plus qu'un européen ou qu'un japonais. Une partie des écarts tient à notre structure industrielle et à notre climat nordique. Cependant, en nous comparant à la Norvège ou à la Suède, il est clair que le Québec peut nettement faire mieux.

Il est clair également que notre tarification, qui ne reflète pas la véritable valeur de l'électricité dans le secteur résidentiel, nous amène à surconsommer cette énergie pourtant si précieuse. À preuve, vu du ciel, selon une étude d'astronomes québécois, on constate que la grande région de Montréal avec ses 3 millions d'habitants émet autant de pollution lumineuse que la grande région de New York qui en compte 6 fois plus. La comparaison tient aussi entre Québec et Boston.
Dans les faits, les besoins québécois pour toutes les formes d'énergie ne cessent d'augmenter. C'est une tendance lourde. Le Québec consommait 19% plus d'énergie en 2005 qu'un quart de siècle auparavant et le ministère des ressources naturelles prévoit une augmentation d'un peu plus de un 1% par année au cours de la prochaine décennie. Nous devons donc, nous aussi, trouver une façon de répondre à nos besoins tout en limitant notre empreinte de carbone.
Ce qui m'amène au rôle du gaz naturel dans la desserte des besoins énergétiques québécois.

En plus de satisfaire les besoins de chauffage de quelque 115 000 clients résidentiels, le gaz naturel dessert la très grande majorité des commerces, des écoles, des hôpitaux et autres institutions localisées le long de notre réseau. Le gaz naturel déplace ici du mazout léger, un produit plus coûteux. Un produit plus polluant aussi, car il émet bien davantage de gaz à effet de serre. À l'instar de ce qui s'observe ailleurs dans le monde, l'électricité est à toutes fins utiles marginale dans ce segment de marché car elle n'offre pas de solutions technologiques réellement efficaces et économiques pour y concurrencer le gaz naturel lorsqu'il est disponible.

Bref, qu'arriverait-il s'il n'y avait pas de gaz naturel au Québec? Nos écoles et nos hôpitaux émettraient davantage de gaz à effet de serre et leurs budgets seraient grevés par les coûts de fonctionnement supérieurs associés au mazout léger.
Dans le segment industriel, deux réalités se côtoient. Celle où le gaz naturel répond aux besoins de procédés et pour lequel il est absolument nécessaire. On pense par exemple à la transformation du verre, de métaux, à la fabrication d'hydrogène. Dans plusieurs cas, la disponibilité de gaz naturel a été un véritable facteur de localisation industrielle. Son rôle dans la création et le maintien d'emplois chez nous est indéniable. Et c'est la raison pour laquelle, à chaque jour, Gaz Métro travaille de concert avec les représentants économiques de différentes régions du Québec, qui n'ont pas encore accès au gaz naturel, afin de réunir les conditions favorables à sa venue.

L'autre réalité industrielle, c'est celle de nos usines qui utilisent de l’énergie dans leurs chaudières pour combler des besoins de chauffe importants.

C’est souvent le cas en métallurgie ou dans le secteur des pâtes et papiers, par exemple. Ce sont des activités pour lesquelles le gaz naturel et le mazout lourd se font concurrence. Il faut comprendre que le mazout lourd est en fait un résidu de raffinage qui coûte moins cher que le pétrole brut dont il est tiré. Il est donc très tentant d’en utiliser quand vient le temps de combler d’importants besoins énergétiques. Cela dit, le mazout lourd… est lourd de conséquence sur le plan environnemental. Il est le plus polluant des hydrocarbures.

Avant l'automne dernier, peu de gens savaient que le Québec est malheureusement devenu le champion canadien de la consommation industrielle de mazout lourd. Nous accaparons à nous seuls 41% de la consommation du pays. Notre secteur industriel utilise 2 fois plus de mazout lourd que celui de l’Ontario.
Il m’apparaît que comme société soucieuse de développement durable, le Québec doit saisir chaque occasion qui s’offre à lui de réduire son empreinte de carbone. Remplacer le mazout lourd par une énergie plus propre constituerait donc une occasion en or d’améliorer notre bilan environnemental.

Pour y arriver, il faut lui trouver un substitut qui offre à la fois un grand pouvoir calorifique, une facture compétitive ET un meilleur bilan environnemental. Là où le réseau gazier est disponible, le gaz naturel est le mieux placé pour répondre à ces trois nécessités. Il est l’hydrocarbure le plus propre, loin devant le mazout lourd qui émet 40% plus de GES et énormément de contaminants atmosphériques.

Dans les régions où le gaz naturel n'est pas encore accessible, on devrait viser la valorisation de la biomasse forestière.
Le programme de substitution du mazout lourd par des énergies plus propres, annoncé par le gouvernement, à l'automne dernier est un pas important dans la bonne direction. Gaz Métro sera au rendez-vous. Nous prenons actuellement les bouchées doubles pour récupérer, sur une base permanente, une bonne partie des clients industriels qui nous avaient quitté au profit du mazout lourd en 2001, suite à l'augmentation des prix du gaz naturel observée à cette époque. En ramenant chez nous les clients qui nous avaient quittés pour des considérations économiques, c'est 400 000 tonnes de GES par année que l'on pourrait éviter. 400 000 tonnes, ce n'est pas rien: c'est 4% de l'objectif fixé par le gouvernement du Québec dans le cadre du protocole de Kyoto.

Donc, en réponse à la question: quel est le rôle du gaz naturel au Québec?, la réponse est simple. Il a permis depuis 30 ans, il permet encore aujourd'hui et il permettra demain à notre société, nos ménages, nos écoles, nos universités, nos hôpitaux, nos commerces, nos PME et nos grandes industries, de concilier leurs impératifs économiques et environnementaux.
Cela dit, tout ce que l'on fait de bien ne nous soustrait pas comme société de vouloir faire mieux. C’est ce qui m'amène à ma troisième question de la soirée : a-t-on vraiment besoin d’un port méthanier au Québec?

Pour le bien de la démonstration, comparons deux projets dont ne dispose pas encore - mais auquel aspire - le Québec: un port méthanier et un train rapide pour passagers.

Quoiqu'ils soient de natures différentes et que le port méthanier sera financé par des fonds privés, les deux projets ont certains points en commun.
􀂃 Il y a déjà quelques années qu'on en parle, pour la simple et bonne raison que des investissements importants doivent être consentis.
􀂃 Les deux projets se résonnent dans la durée.
􀂃 Leurs technologies respectives ont connu des progrès importants au cours des dernières années.
􀂃 Les besoins et les attentes de la société, tant dans les domaines des transports que de l'énergie, ont considérablement évolué.

Bref, le Québec est rendu là. Il a besoin de projets comme ceux-ci pour concilier les impératifs environnementaux et économiques de demain.

Revenons sur le cas précis du port méthanier. Il s'inscrira en complément au système d'approvisionnement qui nous relie aux réserves de l'Alberta En diversifiant nos approvisionnements gaziers, nous ferons jouer la concurrence au profit des consommateurs de gaz naturel et réduirons l'empreinte de carbone de ceux qui nous reviendront du mazout lourd.
Le système d'approvisionnement canadien nous a bien servi par le passé et continuera à bien nous servir dans le futur pour autant qu'on lui adjoigne une source d'approvisionnement complémentaire.

Certains se souviendront de nos tentatives infructueuses de la fin des années 90 en vue de raccorder le Québec aux réserves gazières de l'Île de Sable, au large de la Nouvelle-Écosse. On retiendra de cet épisode que le gaz canadien a filé aux États-Unis, qu'il nous est passé sous le nez, et que c'est à ce moment que Gaz Métro a décidé de se tourner vers la scène internationale. De positionner notre territoire en première ligne d'approvisionnements provenant d'outre-mer. C'était en 1998. L'idée de Rabaska était née.

Aujourd'hui, 10 ans plus tard où en sommes-nous?
􀂃 Le projet a été présenté à la population qui continue encore aujourd'hui à le soutenir très majoritairement,
􀂃 Des études d'impacts volumineuses ont été réalisées,
􀂃 Des audiences publiques ont été tenues,
􀂃 Des dizaines d'experts se sont penchés sur le mérite du projet,
􀂃 Sa sécurité et sa pertinence ont été validées,
􀂃 La commission conjointe fédérale-provinciale a rendu un rapport favorable à sa mise en place,
􀂃 Le gouvernement du Québec a émis un décret autorisant sa réalisation.

Pour réaliser l’ensemble des études, 45 millions de dollars de fonds privés ont été investis.
Tout ça nous permet aujourd'hui de poursuivre nos discussions de plein droit avec des fournisseurs internationaux. Je peux vous garantir, à vous qui avez appuyé le projet, que nous ne ménageons aucun effort pour l'amener à bon port. Il nous reste encore des étapes importantes à franchir et j’ai bon espoir, qu'avec votre appui soutenu, nous y arriverons.

Donc, pour répondre à la question: a-t-on absolument besoin d'un port méthanier au Québec? La réponse est oui; oui pour le Québec et oui pour les consommateurs de gaz naturel.

En conclusion, je vous dirais que vingt ans dans le domaine de l'énergie m'ont amené à réaliser que toutes les politiques énergétiques de tous les pays industrialisés ont historiquement deux objectifs en commun. Le premier objectif vise à valoriser l'énergie dont ils peuvent disposer chez eux. Pour certains c'est l'hydro-électricité; pour d'autres, le nucléaire ou le charbon. Ce premier objectif de valorisation du patrimoine intrinsèque n'occulte jamais le second objectif: à savoir la nécessité pour leurs économies d'avoir accès au plus large portefeuille énergétique possible.
À ces deux objectifs historiques, s'ajoute depuis peu un troisième impératif. Celui de s'assurer de l'utilisation la plus efficiente possible de toutes les sources d'énergies nécessaires.

Comment tout cela se traduit-il pour le Québec? Notre affection très légitime pour l'hydro-électricité, la très grande fierté que l'on retire à la valoriser n'atténue pas le besoin fondamental pour notre économie d'avoir accès à d'autres formes d'énergie. De nous assurer que chacune de ces autres formes d'énergies puissent elles-mêmes bénéficier de la diversification des systèmes d'approvisionnement qui les sous-tendent. De tout mettre en oeuvre pour réduire à la source notre consommation d'énergie.

Trois ans après les travaux remarquables de la commission parlementaire sur l'avenir énergétique du Québec, auxquels des centaines d'intervenants issus de tous les horizons ont participé, je constate que notre société a su démontrer sa capacité de dialogue. Ces échanges ont porté fruit puisque la stratégie énergétique qui en a découlé a été bien accueillie par la vaste majorité des intervenants. Faut-il rappeler que cette stratégie souligne sans réserve l'intérêt des terminaux méthaniers dans la diversification de nos approvisionnements énergétiques. Nous devons maintenant agir; poser des gestes pour réaliser ce plan de match et équiper le Québec pour l'avenir.

Je vous remercie infiniment pour votre attention,

Bonne soirée.

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