Repenser le portefeuille énergétique du Québec - Allocution de Sophie Brochu

28 Mars 2008 - Allocutions

Repenser le portefeuille énergétique du Québec

Allocution prononcée par Sophie Brochu
Présidente et chef de la direction de Gaz Métro
Devant les membres du Réseau HEC

Montréal, le 19 mars 2008

(Seule la version prononcée fait foi)

Monsieur le président,
Distingués invités de la table d'honneur,
Mesdames et messieurs,

Bonjour tout le monde!

Il me fait extrêmement plaisir d'être ici ce matin pour partager avec vous quelques idées sur «le monde merveilleux de l'énergie». C'est un sujet fascinant, qui soulève bien des passions, mais qui requiert pourtant, au moment des grandes décisions collectives, à la fois du recul et du pragmatisme pour éviter les écueils. Cela est d'autant plus important que les contours et la nature même des écueils potentiels ne cessent de changer, au gré des mouvances économiques, sociales et géostratégiques de notre planète.

Par le passé, les politiques énergétiques des sociétés industrialisées ont été largement dictées par le prix des hydrocarbures. On se souviendra, par exemple, que c'est dans la foulée de l'augmentation des prix du pétrole brut du début des années 70 que la France s'est donnée un programme nucléaire ambitieux qu'elle a mené avec détermination et succès. On se souviendra évidemment qu'à la même époque le Québec a opté pour la pleine valorisation de son patrimoine hydroélectrique avec les résultats que l'on connaît.

Il importe aussi de se rappeler que suite au deuxième choc pétrolier de la fin des années 70, le Québec a aussi pris la décision de déployer, au-delà de la région de Montréal, de grandes infrastructures de transport et de distribution de gaz naturel afin de diversifier son portefeuille énergétique. D'en favoriser la compétitivité et la sécurité des approvisionnements. C'est ainsi que la plupart des régions industrialisées du Québec ont graduellement pu avoir accès à l'énergie gazière.

Aujourd'hui, la planète fait face à un autre grand rendez-vous avec l'énergie. Cette fois pour des considérations plus larges que strictement économiques, quoique celles-ci soient toujours pertinentes. Comme toutes les autres grandes sociétés, le Québec devra être de ce rendez-vous.

Pour illustrer ma pensée, je vais aborder 3 questions que l’on me pose souvent depuis que je suis à la barre de Gaz Métro.
Premièrement: vit-on une nouvelle crise énergétique mondiale ?
Deuxièmement: 30 ans après le déploiement du réseau gazier québécois, quelle est la contribution du gaz naturel dans notre société et quel rôle est-il appelé à jouer au cours des prochaines années ?

J'aborderai finalement une troisième question, à savoir quelle est l'approche que devrait privilégier le Québec en matière énergétique, toutes filières confondues?

Première question donc, vivons-nous une nouvelle crise énergétique mondiale? Pour y répondre, plantons rapidement le décor. Au cours de la période comprise entre 2001 et 2006, la croissance économique mondiale a enregistré sa plus forte progression depuis les années 60. Cette progression, on le sait, a été stimulée par l'industrialisation rapide des pays émergents. On ne doit donc pas se surprendre du fait que la consommation mondiale d'énergie se soit globalement accrue de 3% par année au cours de cette période. À elle seule, la Chine compte pour la moitié de cette croissance.
Cette poussée des besoins énergétiques a fait doubler le prix du pétrole. Des facteurs fondamentaux portent à croire que l'équilibre de l'offre et de la demande mondiale demeurera serré à moyen terme.

Cette situation diffère passablement de celle observée durant les années 70. À cette époque, la demande de pétrole était stimulée par la production d'électricité à partir de mazout lourd pour laquelle il existait des options.

Lorsque les prix du mazout lourd se sont accrus, les options ont pris leur place, comme je le disais plus tôt; le nucléaire, l'hydro-électricité, le charbon. Ce déplacement du mazout lourd avait éventuellement mené à la contraction de la demande de pétrole brut et contribué au repli de ses cours.

Aujourd'hui, le profil de la consommation de pétrole est considérablement différent. La demande mondiale actuelle est en effet tirée par les besoins de transport: par l'essence, le diesel. Et quoi que l'on déploie beaucoup d'efforts pour développer des nouveaux carburants comme le biodiésel, à court terme, il n'existe toujours pas d'alternatives massives aux carburants classiques. Bref, nous devrons faire avec. Si tant est que l'on veut véritablement en consommer moins, il faudra changer profondément nos habitudes individuelles et nous tourner résolument vers le transport en commun.

À ce défi de société, s'ajoute celui de toute une humanité. Quoi qu'on en pense, le plus grand défi de la communauté mondiale en matière énergétique ne réside pas dans la fermeté des prix ou dans la détermination exacte des réserves prouvées.

À mon avis, le principal défi consiste à rendre l'énergie accessible à un nombre sans cesse croissant d'habitants sur la planète et à le faire tout en freinant, puis en renversant le plus vite possible, les émissions de gaz à effet de serre.
Cette tâche pharaonesque nous place devant un dilemme que nous n’avions jamais eu à envisager dans le passé, mais dont les implications pour le futur sont colossales. D’abord, par l’ampleur des besoins à combler. Ensuite par l’impact décisif qu'aura sur les changements climatiques la manière dont nous comblerons ces besoins.

À l'heure où l'on se parle, 2 milliards de personnes, le tiers de l'humanité, n'ont pas encore accès à l'électricité. L'Agence internationale de l'énergie prévoit que la demande mondiale d'électricité passera du simple au double au cours des 20 prochaines années en vue de permettre une partie du rattrapage. À elle seule, la Chine entend mettre en service, en un temps record de 8 ans, 800 000 nouveaux mégawatts d'électricité. C'est 22 fois la puissance installée au Québec. Et pour y arriver, elle devra maintenir un rythme équivalent à un nouveau Manic-5… par semaine!

Et comme on le sait les nouvelles centrales chinoises fonctionneront principalement au charbon et produiront donc beaucoup, beaucoup de gaz à effet de serre et de pollution atmosphérique.

Alors, à la question: «vivons-nous une crise énergétique mondiale?» je réponds définitivement oui et j'ajouterai que celle-ci adopte un nouveau visage. Alors que dans le passé nous vivions des crises de l'offre, celle qui se présente à nous en est une de la demande et des impacts environnementaux qui en découlent.

Cela dit, en tant que consommateurs d'énergie, nous en sommes tous responsables, que l'on soit Chinois ou Québécois. Pour une raison qui m'échappe, nous, Québécois, avons la fâcheuse habitude de croire que ce que l'on fait de bien comme société en matière énergétique nous dispense de faire mieux.
Nous avons en effet tendance à penser que notre grande utilisation de l'hydro-électricité avait pour effet de nous soustraire au dilemme environnemental dont je viens de parler. Comme si le Québec était une île.

Et pourtant…

Les Québécois, comptent parmi les plus grands énergivores per capita du monde. Chacun et chacune d'entre nous consommons deux fois plus qu'un Européen ou qu'un Japonais. Il est vrai qu'une partie des écarts tient à notre structure industrielle et à notre climat nordique. Cependant, en nous comparant à la Norvège ou à la Suède, il est clair que le Québec peut nettement faire mieux.

Il est clair également que notre tarification électrique dans le secteur résidentiel, qui ne reflète pas la véritable valeur de cette énergie noble, nous amène à la surconsommer alors qu'elle est si précieuse. Précieuse, parce que l'électricité, on l'oublie trop souvent, est un produit manufacturé la plupart du temps à partir d'une autre forme d'énergie. À l'heure actuelle, nous vendons notre pain au prix de la farine, ce qui ne tombe pas sous le sens d'un point de vue social, économique ou environnemental. À preuve, des astronomes québécois on constaté que vue du ciel, la grande région de Montréal, avec ses 3 millions d'habitants, émet autant de pollution lumineuse que la grande région de New York qui en compte 6 fois plus.
Dans les faits, les besoins québécois pour toutes les formes d'énergie ne cessent d'augmenter. On a beau faire l'autruche, il s'agit là d'une tendance lourde.

Le Québec consommait 19% plus d'énergie en 2005 qu'un quart de siècle auparavant. Le ministère des Ressources naturelles prévoit une augmentation d'un peu plus de 1% par année au cours de la prochaine décennie. Nous devons donc, nous aussi, trouver une façon de répondre à nos besoins tout en limitant notre empreinte de carbone.
Ce qui m'amène à la contribution du gaz naturel dans la desserte des besoins énergétiques québécois et au rôle grandissant qu'il est appelé à jouer.

En plus de satisfaire les besoins de chauffage de quelque 115 000 clients résidentiels, le gaz naturel dessert aujourd'hui la très grande majorité de nos commerces, écoles, hôpitaux et autres institutions localisées le long de notre réseau. Le gaz naturel déplace ici du mazout léger, un produit plus coûteux. Un produit problématique également en matière d'émissions de gaz à effet de serre.

Par manque d'informations sur les réalités fondamentales du marché, plusieurs Québécois ont le réflexe de penser que tout pourrait être alimenté à l'électricité. Pourtant, même au Québec, et à l'instar de ce qui s'observe ailleurs dans le monde, l'électricité est à toutes fins utiles marginale dans les secteurs commercial et institutionnel.

Elle n'offre pas de solutions technologiques réellement efficaces et économiques pour y concurrencer le gaz naturel dans la chauffe de l'eau et de l'espace.

Bref, qu'arriverait-il s'il n'y avait pas de gaz naturel au Québec? Nos entreprises et nos institutions publiques émettraient davantage de gaz à effet de serre et leurs budgets seraient grevés par les coûts de fonctionnement supérieurs associés au mazout léger. C'est malheureusement la réalité dans les régions du Québec où le réseau gazier n'est pas encore disponible.
Pour ce qui est des grands utilisateurs énergétiques deux réalités se côtoient. Tout d'abord, celle où le gaz naturel répond aux besoins de procédés industriels et pour lequel il est absolument nécessaire. On pense par exemple à la transformation du verre, de métaux, à la fabrication d'hydrogène. Dans plusieurs cas, la disponibilité de gaz naturel a été un véritable facteur de localisation industrielle. Son rôle dans la création et le maintien d'emplois chez nous est indéniable.

L'autre réalité, c'est celle de nos usines et grandes institutions publiques qui utilisent de l’énergie dans leurs chaudières pour combler des besoins de chauffe importants.

Ce sont des activités pour lesquelles le gaz naturel et le mazout lourd se font concurrence.
Il faut comprendre que le mazout lourd est en fait un résidu de raffinage qui coûte moins cher que le pétrole brut dont il est tiré. Il est donc très tentant d’en utiliser quand vient le temps de boucler son budget et de combler d’importants besoins énergétiques.

Cela dit, le mazout lourd… est lourd de conséquence sur le plan environnemental. Il est, de loin, le plus polluant des hydrocarbures.

Avant l'automne dernier, peu de gens savaient que le Québec est malheureusement devenu le champion canadien de la consommation industrielle de mazout lourd. Nous accaparons à nous seuls 41% de la consommation du pays. Notre secteur industriel utilise 2 fois plus de mazout lourd que celui de l’Ontario.
Remplacer le mazout lourd par une énergie plus propre constitue donc une occasion en or d’améliorer notre bilan environnemental.

Pour y arriver, il faut lui trouver un substitut qui offre à la fois un grand pouvoir calorifique, un meilleur bilan environnemental et idéalement une facture compétitive.

Là où le réseau gazier est disponible, le gaz naturel est le mieux placé pour répondre à ces trois nécessités.
Il émet 30% moins de gaz à effet de serre et énormément moins de contaminants atmosphériques.
Même s'il arrive que le prix du gaz naturel soit plus élevé que celui du mazout lourd, ses caractéristiques environnementales sont de plus en plus prisées. C'est d'ailleurs le cas à l'hôpital Notre-Dame de Montréal dont il faut saluer l'esprit visionnaire. Dieu sait combien la pression sur les budgets d'opération des hôpitaux est grande. Malgré tout, l'hôpital Notre-Dame a pris le taureau par les cornes en implantant un programme de conversion du mazout lourd vers le gaz naturel. Un geste significatif qui conduira à la réduction de plus de 5000 tonnes annuellement de gaz à effet de serre, soit l'équivalent de ce qu'émettent 865 maisons chauffées au mazout. De son côté, Gaz Métro a contribué à la mise en place d'équipements ultra performants qui soulagent d'autant la pression sur les budgets de l'hôpital.

Pour des considérations environnementales évidentes, il faut aider le plus grand nombre possible d'utilisateurs de mazout lourd à faire le bon choix énergétique.

Le programme de réduction de la consommation de mazout lourd, annoncé par le gouvernement à l'automne dernier, est un pas important dans la bonne direction. Au côté de l'efficacité énergétique, de la biomasse forestière, le gaz naturel sera au rendez-vous.

Donc, à la question: «Quelle est la contribution du gaz naturel au Québec et quel rôle est-il appelé à jouer?», la réponse est simple.
Il a permis depuis 30 ans, il permet encore aujourd'hui et il permettra demain à notre société, nos ménages, nos écoles, nos universités, nos hôpitaux, nos commerces, nos PME et nos grandes industries, de concilier leurs impératifs économiques et environnementaux.

C’est ce qui m'amène à ma troisième question: quelle approche le Québec devrait-il adopter en matière énergétique?
Vingt ans dans le domaine de l'énergie m'ont amenée à réaliser que les politiques énergétiques de plusieurs pays industrialisés ont historiquement deux objectifs en commun. Le premier consiste à valoriser l'énergie dont ils peuvent disposer chez eux. Pour certains c'est l'hydro-électricité; pour d'autres, le nucléaire ou le charbon.

Ce premier objectif de valorisation des patrimoines énergétiques propres à chaque État, n'occulte jamais le second objectif à savoir : doter leurs économies respectives du portefeuille énergétique le plus large possible.
À ces deux objectifs historiques, s'ajoute depuis peu un troisième impératif : celui de s'assurer de l'utilisation la plus efficiente possible de toutes les sources d'énergies nécessaires.

Comment tout cela se traduit-il pour le Québec? Notre affection très légitime pour l'hydro-électricité, la très grande fierté que l'on retire à la valoriser, n'atténue pas trois besoins fondamentaux. Celui de tout mettre en oeuvre pour réduire à la source notre consommation d'énergie. Cela va de soi. Celui de faire en sorte que notre économie ait accès à d'autres formes d'énergies. J'ai parlé de la contribution essentielle du gaz naturel. Et celui de nous assurer que chacune de ces autres formes d'énergies puissent elles-mêmes bénéficier de la diversification des systèmes d'approvisionnement qui les sous-tendent.

Ce qui m'amène en terminant à toucher mot sur les fameux ports méthaniers.

L'objectif ici est celui de la diversification des approvisionnements gaziers en vue d'en favoriser la compétitivité au bénéfice des utilisateurs. Certains se souviendront de nos tentatives infructueuses de la fin des années 90 en vue de raccorder le Québec aux réserves gazières de l'Île de Sable, au large de la Nouvelle-Écosse. On retiendra de cet épisode que le gaz canadien a filé aux États-Unis, qu'il nous est passé sous le nez, et que c'est à ce moment que Gaz Métro a décidé de se tourner vers la scène internationale. De positionner notre territoire en première ligne d'approvisionnements provenant d'outre-mer. C'était en 1998. L'idée de Rabaska était née. Bien que plusieurs étapes importantes demeurent à franchir, force est de constater que cette idée a fait bien du chemin depuis.

Je vous ai parlé d'entrée de jeu d'un nouveau grand rendez-vous énergétique mondial. Le Québec est lui aussi interpellé. Il faut continuer à faire ce que l'on fait bien et en être fiers. Il faut aussi se débarrasser des mythes accumulés au fil des ans et qui nous empêchent de faire mieux. Vous aurez compris de mes propos ce matin que le gaz naturel peut définitivement y contribuer.

Je vous remercie infiniment pour votre attention et je vous souhaite une bonne journée.

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