Répondre au dilemme énergétique des manufacturiers - Allocution de Sophie Brochu

27 Septembre 2007 - Allocutions

Sophie Brochu, Présidente et chef de la direction, Gaz Métro

Discours prononcé devant les Manufacturiers et exportateurs du Québec, à Montréal.
Le jeudi 27 septembre 2007.
(Seule la version prononcée fait foi)

Pour accéder à la version pdf du document, cliquer ici


M. le Président des Manufacturiers et exportateurs du Québec,
Distingués invités de la table d'honneur,
Mesdames et messieurs,

Bonjour !

Je suis très heureuse d'être parmi vous aujourd'hui en cette période plutôt fertile dans le monde de l'énergie au Québec. Je voudrais d'ailleurs remercier monsieur Trahan d'avoir eu la gentillesse de me permettre de participer à la réflexion que votre association a entamée depuis quelques temps sur l'avenir économique du Québec et plus particulièrement celui de notre secteur manufacturier.

Je constate avec intérêt que les Manufacturiers et exportateurs du Québec s'efforcent de stimuler un débat essentiel, qui va bien au-delà des seuls intérêts de leurs membres. En posant sous l'angle économique la question fondamentale «quel genre de Québec voulons-nous pour demain? » vous apportez un éclairage différent sur le rapport que le Québec doit entretenir avec la mondialisation. C'est une question qui peut sembler éculée parce qu'elle a fait couler beaucoup d'encre depuis quelques années, mais l'absence de réponse claire fait en sorte que le questionnement, lui, est toujours aussi à propos.
Normalement, dans un forum comme celui-ci, je saisirais l'occasion de vous entretenir de tout ce que Gaz Métro fait pour aider les industriels à remplir leurs objectifs. Je vous propose plutôt "d'élever l'hélicoptère et prendre un peu d'altitude" pour partager avec vous quelques idées sur ce que je pense être notre plus grand défi mutuel … et notre plus grande opportunité.

J'ai beaucoup apprécié les 2 textes publiés au cours de l'été sous la plume de M. Trahan à propos des défis qui attendent nos industries. L'image utilisée d'un Québec sans usine avait de quoi faire réfléchir. On n'en est heureusement pas rendus là, mais les fermetures des dernières années et l'absence d'ouvertures de nouvelles grandes usines peuvent nous laisser songeurs à propos de l’état de santé de nos manufacturiers, surtout si l’on

considère que la situation est parfois bien différente à seulement quelques centaines de kilomètres d'ici.
Comme plusieurs d'entre vous, la perspective d'un déclin industriel du Québec m'interpelle. L'industrie a toujours fait partie de notre paysage historique, social, voire culturel et est associée de près au développement d'une majorité de villes du Québec. Évidemment, tout n'a pas toujours été parfait et les difficultés connues par certains secteurs au fil du temps n’ont pas été sans impacts pour les travailleurs et les communautés. Toutefois, quand on regarde le parcours socio-économique du Québec avec un peu de recul, on doit conclure que de grands pas ont été effectués collectivement grâce à la vitalité de nos industries.

Je ne vous apprendrai rien en disant que depuis plusieurs années nos industries ont dû faire face aux défis de la mondialisation et du soi-disant aplatissement du monde. Ce contexte de transition vers la nouvelle économie impose une prise de décision cruciale pour plusieurs entreprises qui doivent décider comment elles participeront à la nouvelle économie. Le défi est colossal: augmenter les investissements, augmenter la productivité, ajuster le modèle de gestion, conserver la rentabilité et préserver les emplois. Tout un casse-tête! Pour un distributeur d'énergie comme Gaz Métro, avec près de 55% de nos volumes distribués qui sont destinés aux industries, votre casse-tête est rapidement devenu le nôtre!
Cela étant dit, je crois que le plus grand défi auquel doivent faire face nos entreprises est l'avènement d'un capitalisme préoccupé par le carbone. Voilà le véritable nouveau paradigme auquel il faudra s'ajuster. Déjà la réglementation environnementale se resserre, les gouvernements développent des plans de réduction des émissions, imposent des taxes comme la redevance québécoise sur le carbone. Tout cela s'ajoute aux mécanismes de marché qui pourraient être mis en place par une éventuelle bourse du carbone qui, je le crois, devrait voir le jour bientôt.

Au Québec probablement plus qu'ailleurs au Canada, la préoccupation grandissante de nos concitoyens pour le développement durable et la préservation de l'environnement devient de plus en plus incontournable. C'est heureux et c'est grand temps. Grâce à la ténacité de scientifiques issus de tous les coins du globe, appuyés de quelques engagés qu'on traitait il n'y a pas si longtemps de "fumeux de pot", le Québec a joint le groupe des nations préoccupées par l'impact des activités humaines sur la pérennité de notre planète et le rang des sociétés qui ont décidé d'y voir.
Encore plus significatif à mon sens, nous sommes en train d'assimiler dans notre inconscient collectif le fait que les gestes posés ici ont des répercussions ailleurs, et vice-versa.

De même, une meilleure compréhension des enjeux liés aux gaz à effet de serre nous jette en plein visage le fait que le Québec n'est pas une île et que nous faisons bel et bien partie d'une communauté planétaire.
Chose fascinante quand on y regarde de plus près, on constate que cet éveil environnemental fait naître à son tour un sentiment qu'on n’avait pas senti depuis longtemps au Québec, à savoir le désir de transcender notre état de simple consommateur pour s'élever à celui de citoyen.

Si l'on transpose ce phénomène dans la sphère d'activité de Gaz Métro, on constate que notre société en est à repenser la relation qu'elle entretient avec l'énergie. Cela implique que les attentes envers les grands consommateurs d'énergie seront plus complexes et que les impacts socio-économiques et environnementaux de leurs choix de consommation seront scrutés à la loupe.

Le dilemme énergétique qui en découle pour le monde manufacturier n'est pas sans ampleur et il imposera des arbitrages cruciaux.

D'une part, les entreprises doivent assurer leur compétitivité afin de tirer leur épingle du jeu et préserver les emplois de leurs travailleurs. Minimiser la facture énergétique devient une nécessité.

D'autre part les entreprises sont de plus en plus interpellées par rapport aux émissions atmosphériques associées à leurs activités, ce qui n'est pas sans effets sur l'acceptation sociale de leur présence dans un milieu donné. Elles doivent donc trouver un moyen de répondre à cette réalité.

Trouver réponse à ce dilemme à l’avantage des entreprises elles-mêmes, du Québec et de l’environnement n’est pas sans difficulté. Dans le monde d’aujourd’hui la compétitivité se mesure à l’échelle planétaire et un différentiel minime du prix des différents combustibles peut faire la différence.

Je pense que nos concitoyens seraient prêts à accepter certains arbitrages inhérents à la réalité industrielle si on pouvait leur offrir des assurances que des gains environnementaux seront au rendez-vous. Comme gens d'affaires et comme industriels, c'est notre devoir et notre responsabilité de participer à ce dialogue. On ne peut pas s'attendre à ce que l'opinion publique soit derrière nos projets si nous ne sommes pas en mesure de démontrer concrètement une contribution environnementale et sociale.

C'est donc à l’aune de ces réalités que l'on doit jauger les éléments fondamentaux du contexte énergétique industriel. Au Québec, nous consommons beaucoup, beaucoup de mazout lourd, du bon gros "Bunker", l'un des combustibles les plus polluants qui existent. Le Québec est d'ailleurs depuis plusieurs années le champion canadien, de la consommation de ce rebus de raffinage. En 2004, le Québec consommait 41% de la consommation totale canadienne dans le secteur industriel. Cela représentait 9% de notre consommation industrielle, soit le double qu'en Ontario où la proportion était de 4%. Le Québec est donc une société distincte sur le plan énergétique non seulement par la prépondérance de l'hydro-électricité, mais aussi par sa forte consommation de mazout lourd!

On peut facilement s'en procurer à prix très compétitif puisqu’il s’agit d’un déchet pétrolier. Ce n’est donc pas étonnant qu'il soit si tentant d'en consommer lorsque l'on a d'énormes besoins énergétiques à combler. En contrepartie, c’est la terre qui doit payer le gros prix, puisqu’à chaque fois que l’on brûle une tonne de mazout lourd, on émet 40% plus de GES que si l’on utilisait le plus propre des hydrocarbures soit le gaz naturel.

L’importance qu’occupe le Bunker dans la consommation industrielle d'énergie du Québec démontre bien l'ampleur du dilemme énergétique de nos manufacturiers. Depuis 2001 les prix du gaz naturel se sont accrus significativement puisque la demande continentale pour le combustible propre a dépassé l'offre. Presque du jour au lendemain, Gaz Métro a perdu près de 10% de ses livraisons au profit du mazout lourd. Ce sont 20 milliards de pieds cubes de gaz qui sont littéralement partis en fumée, avec en bout de ligne 550 000 tonnes de GES de plus annuellement, pratiquement en claquant des doigts.

Soyons clairs, je ne cherche absolument pas à blâmer qui que ce soit. Les réalités économiques de l’énergie sont les mêmes pour tout le monde. Nos industries, comme nos hôpitaux et nos universités, n'y échappent pas. En tant que distributeur principal de gaz naturel au Québec, Gaz Métro fait tout ce qui est en son pouvoir pour aider nos industries à utiliser la bonne énergie à la bonne place, pour les bonnes raisons.

Je cherche également à faire prendre conscience que toute stratégie d’aide au secteur manufacturier devra comporter des éléments énergétiques. C’est incontournable. En tant que société qui se dit soucieuse du développement durable et de ses émissions de GES, le Québec doit saisir toute occasion d’améliorer davantage son bilan. La forte proportion de mazout lourd utilisée par nos industries offre justement une occasion en or de réduire significativement les émissions de GES.

Aujourd'hui, Gaz Métro pourrait récupérer une bonne partie des clients qu’elle a perdus au profit du mazout lourd depuis 2001. De façon très conservatrice, on estime le potentiel récupérable à 15 milliards de pieds cubes de gaz, ce qui engendrerait une diminution de nos émissions de GES de 400 000 tonnes soit 4% de l'objectif total fixé par le gouvernement du Québec. Ce n'est pas rien! C'est sans compter les diminutions nettement plus importantes des autres polluants atmosphériques qui causent le smog urbain et les pluies acides. Il m’apparaît donc que, collectivement, nous devons nous questionner sur la meilleure manière de limiter l’attrait mazout lourd et favoriser sa substitution par du gaz naturel.

Croire à cela, ce n'est pas adopter une vision idyllique des choses où penser qu'on règle tous les problèmes d'un coup de baguette magique. Vous êtes plusieurs du monde industriel à avoir fait part publiquement de l’importance d’avoir accès à du gaz naturel au prix le plus concurrentiel possible. Il y a à peine 2 mois, le président du Conseil de l’industrie forestière, M. Guy Chevrette, disait que pour l’industrie forestière « le gaz naturel est de première importance pour sa compétitivité et pour l’amélioration de son bilan environnemental. » Il me semble que venant d’une industrie qui a connu sa part de problèmes au cours des derniers mois, c’est une indication sérieuse de leurs besoins.

Certains de vos collègues affirmaient même dans un article publié par le journal Les Affaires que, compte tenu des gains d’efficacité et environnementaux qui en ressortiraient, ils étaient prêts à utiliser du gaz naturel, même s'il était légèrement plus cher, dans la mesure où il serait compétitif. Ces témoignages sont précieux puisque plusieurs se demandent encore pourquoi il faut du gaz naturel au Québec.

J’ai noté avec intérêt qu'il existe beaucoup plus de points de convergence entre les positions d'un nombre croissant d'écologistes et celles défendues par Gaz Métro. Jeudi dernier, la Coalition Québec – Kyoto confiait au journal Le Soleil que le remplacement du mazout lourd par des énergies propres comme la biomasse, le solaire, la géothermie ainsi que le gaz naturel, serait un gain environnemental significatif pour le Québec. Je suis très heureuse de voir que nous sommes de plus en plus nombreux à vouloir faire preuve de pragmatisme pour développer des mesures concrètes de réduction des émissions de GES.

Un vaste consensus semble se dessiner pour que le gouvernement mette en place des mesures qui faciliteront le déplacement du mazout chez nos manufacturiers. Je veux le dire haut et fort aujourd'hui, j'en suis. Il faut toutefois s'assurer que les mesures qui seront proposées permettent à nos industries de faire une transition profitable pour notre environnement et notre économie. Je faisais référence un peu plus tôt à la nécessité d’entreprendre un dialogue entre les industries et les citoyens; il y a là une occasion unique à saisir.

Chez Gaz Métro nous ne sommes pas restés les bras croisés devant cette situation et nous tentons de faire notre part. Que ce soit par des initiatives d’efficacité énergétique ciblées qui permettent de conserver nos clients en minimisant leurs coûts énergétiques, ou encore par le développement de solutions technologiques particulières aux grands consommateurs, nous cherchons à favoriser le meilleur service-client possible et donc la meilleure rétention. Ces efforts ont permis d’empêcher l’exode de plusieurs clients, mais cela demeure nettement insuffisant si l’on espère rapatrier tous ceux qui sont partis.

Un des éléments très frustrants de mon quotidien est de devoir accepter que le positionnement concurrentiel du gaz naturel ne dépende pas seulement de la performance de notre entreprise, mais qu'il soit largement tributaire de facteurs externes. Dans une facture de Gaz Métro pour un grand client industriel, la distribution, notre business, ne représente qu'environ 10%. Le reste, le coût du gaz et les frais de transport, est refilé tel quel à nos clients à des prix hors de notre contrôle. Nous avons donc décidé de nous attaquer à l’élément central du problème : la volatilité des prix du gaz naturel.

Être captif d’une seule source d’approvisionnement, comme c’est le cas du Québec qui en plus est littéralement au bout du tuyau, c’est être à la merci de la volatilité des prix du gaz albertain et des coûts nécessaires pour l’acheminer sur plus de 3000 kilomètres jusqu’à la rivière des Outaouais. Dans un contexte nord-américain où de plus en plus de gens veulent de plus en plus de gaz naturel et où les réserves sont stables, la notion de stabilité des prix devient toute relative. C’est une réalité que les producteurs de mazout lourd n’ont pas à subir et ne subiront jamais, malgré les variations du prix du pétrole brut. Leur produit demeurera toujours un déchet de raffinage qu’il faut bien écouler d’une manière ou d’une autre.

Comme distributeur gazier, voilà pourquoi nous croyons que l'implantation d'un port méthanier est si importante pour le Québec. Diversifier nos approvisionnements gaziers, c’est mettre une pression à la baisse sur les prix de la molécule et les coûts de transport. On a fait beaucoup de cas sur l'impact qu'aurait un port méthanier sur le prix du gaz naturel au Québec. Nous n'avons jamais prétendu que ça changerait les mécanismes de fixation des prix à l'échelle mondiale. Toutefois, la présence d'une deuxième source d'approvisionnement amènerait une saine concurrence entre deux fournisseurs et aurait, à mon sens, un impact positif sur le marché québécois. Peu importe ce que sera le prix mondial du gaz naturel dans 10 ans, personne ne peut le prédire. Je sais toutefois qu'au Québec, il sera plus bas si nous disposons d'un port méthanier que dans le cas contraire. Permettre un port méthanier, c'est donc se donner les moyens d'offrir une facture totale beaucoup plus concurrentielle pour nos clients actuels, ce qui ne peut que contribuer à assurer leur compétitivité et donc leur développement. Et c’est donc, aussi, encourager plusieurs conversions vers le gaz naturel avec les avantages environnementaux non négligeables qui en découleraient.

C'est pourquoi comme promoteur associé au projet Rabaska, je pense qu'il est désormais de la responsabilité du gouvernement de donner suite aux recommandations favorables du BAPE. Les promoteurs ont fait leurs devoirs et ont investi des efforts financiers et humains considérables afin de répondre aux attentes de la population. Il bénéficie d’un appui populaire important et soutenu sur la Rive-sud et dans la région de Québec. Le gouvernement a donc à mon sens tous les éléments en main pour aller de l'avant.

Si Rabaska reçoit comme je l'espère et je le crois, les autorisations nécessaires, 2 propositions de ports méthaniers seront sur la table. Est-ce que les deux iront de l'avant et se matérialiseront? Je pense que c'est peu probable à court terme compte tenu de la disponibilité du GNL à l'échelle mondiale, compte tenu de la profondeur de notre marché et compte tenu des limites de capacité qui existent sur le réseau de transport. Desservir deux ports méthaniers demanderait que l'on double la capacité du pipeline actuel entre Lévis et Montréal. Ces coûts importants empêchent à eux seuls la coexistence de deux terminaux dans un avenir rapproché.

Mais soyons clairs. Ce qui est en jeu ici ce n'est pas un concours entre deux projets québécois, mais une concurrence féroce entre le Québec et le reste du monde dans le but d'attirer du GNL sur notre territoire d'ici 2010. Les deux projets québécois sont en discussions constantes avec un certain nombre de fournisseurs potentiels. Si nous voulons une chance d'implanter un port méthanier au Québec, les deux projets doivent obtenir toutes les autorisations gouvernementales requises dans l'espoir d'intéresser les fournisseurs étrangers avec ce qui semble être des propositions d'affaires très différentes l'une par rapport à l'autre.

En terminant, je reviens à mon propos plus général pour vous dire que je crois que comme gens d'affaires il nous faut trouver le moyen de répondre aux attentes publiques et gouvernementales par rapport à notre performance environnementale. Faire usage de la bonne énergie est une part importante de la solution et j'ai confiance que l'implantation d'un port méthanier au Québec contribuera au développement d'une solution gagnante, tant d'un point de vue environnemental que d'un point de vue d'affaires.

Notre succès collectif dépendra des efforts de tous. Les gouvernements doivent réaliser que les industries ne parviendront à allier compétitivité et performances environnementales qu'en ayant accès à une source d'énergie plus propre à un prix concurrentiel. Les membres de notre société civile doivent accepter qu'afin de préserver nos emplois et d'améliorer la qualité de notre environnement, la mise sur pied de projets énergétiques porteurs est une nécessité. Finalement, nous tous gens d'affaires, devons saisir chaque opportunité, lorsqu'elle se présente, de réduire notre empreinte de carbone. C'est notre responsabilité et notre devoir. Et passer outre finira par nous coûter beaucoup plus cher que toutes les taxes, crédits de carbone et autres règlementations qui seront imposés. Notre crédibilité et notre marque de commerce pourraient bien en prendre pour leur rhume…

Je vous remercie!

Retour aux nouvelles